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Le grand malentendu

grandmalentenduLe grand malentendu
L'église a-t-elle perdu la culture et les médias ?

Desclée de Brouwer, Paris, 2003

Préface de Gabriel Ringlet


L'Eglise croit parler le langage du temps présent et participer à ce qui construit la culture d'aujourd'hui. Grâce aux importants efforts qu'elle a développés dans le domaine de la communication, elle s'imagine être au diapason du monde contemporain. Or, il n'en est rien. L'Eglise professe et proclame. Mais elle est en passe de perdre toute communication avec une société où dominent de nouvelles valeurs, portées par les médias. Là réside le grand malentendu et le risque de voir le fossé entre l'Eglise et la culture s'élargir chaque jour davantage. Jusqu'à ce qu'elle finisse par se replier sur elle-même, veillant seulement à entretenir la flamme de ses fidèles, mais en ayant perdu tout contact avec le reste du monde. Au-delà des stratégies de communication actuelles, dont on peut s'interroger sur le degré d'efficacité, il est temps de réfléchir à un nouvel être au monde du christianisme, en vrai dialogue avec la culture d'aujourd'hui.

C'est ce que propose ici Frédéric Antoine à travers une réflexion enrichie par de nombreux exemples puisés dans l'univers médiatique.

Frédéric Antoine est docteur en communication et sociologue. Il est professeur de journalisme et d'analyse des médias au département de communication de l'Université catholique de Louvain.

Un volume de 224 pages.


ISBN: 2-220-05341-5 


Extraits

Reconnaître que dire Dieu sur Internet, dans le journal ou le cinéma... c'est parfois le taire, ou plus exactement, le dire peu pour le dire mieux. Comme certains mystiques. Je crois de plus en plus à la possible connivence entre parole mystique et parole médiatique, au sens où Angélus Silésius confiait : « Va là où tu ne peux ; regarde où tu ne vois ; écoute où rien ne bruit : tu es où parle Dieu. » Immense paradoxe mais réelle nouveauté : dans le bruissement médiatique, entendre passer le Dieu qui va sans bruit... Être attentif, dirait Bernard Feillet, à ce peu qui ouvre une « spiritualité de la suggestion ».
Page 10, dans la préface de Gabriel Ringlet.

Il est incontestable que bon nombre d'hommes et de femmes d'aujourd'hui ont évolué dans des contextes tels qu'ils n'ont plus les moyens de se mettre à l'écoute de Dieu. Mais il est tout aussi patent qu'une grande partie des porte-parole de Dieu ne savent plus parler aux hommes... tout en étant tragiquement persuadés du contraire. Quels que soient le temps et l'heure, la plupart croient toujours communiquer avec le monde et ne se rendent pas compte que ce monde dont ils parlent n'existe plus. Ou que leur communication n'atteint plus sa cible. Et s'il existe certains responsables d'Eglise prêts à reconnaître que leur message « passe » aujourd'hui moins qu'hier, ils en rejettent plus volontiers la faute sur ces hommes qui ne savent pas plus écouter qu'ils ne sont prêts à s'interroger eux-mêmes.

Les relations entre la foi et la culture n'ont jamais été aussi distendues. Les rapports entre Eglise et médias se déroulent de plus en plus sous le signe de la méfiance, de l'utilitarisme et de la stratégie. Quant à l'Eglise elle-même, elle a désormais choisi de pratiquer une communication qui ne la met pas au monde mais, au contraire, l'en exclut chaque jour davantage.
Pages 15 et 16

Les médias ne fournissent en effet pas seulement une forme et un fond à la culture contemporaine. Ils opèrent davantage en profondeur et agissent sur le regard de l'humain. Ils sont aussi mode d'emploi, outil donnant les moyens de se positionner dans la société.

N'étant pas des objets de consommation comme les autres, les médias s'estiment aussi être dépositaires d'une mission sociale à laquelle ils considèrent ne pouvoir faillir. Dans certains cas, celle-ci sera de changer le monde, de le rendre plus juste. C'est à ce titre qu'ils s'érigèrent en contre-pouvoir et chien de garde de la démocratie, ou en défenseur de la veuve et de l'orphelin. Mais aujourd'hui les médias croient surtout avoir reçu le rôle de contribuer à la construction de l'être au monde des hommes et des femmes qui peuplent la planète.
Pages 35 et 35

Ce qui ne sera pas médiatique, et donc partagé par un grand nombre, risque aujourd'hui de ne pas avoir d'existence. Au sein du monde contemporain, la reconnaissance sociale provient essentiellement des médias. Ce qui n'est pas identifié, voire célébré, revêt de moins en moins de sens pour le groupe humain. Qui veut comprendre le monde et saisir sur quoi surfe l'Occident pour tenter de dialoguer avec lui ne doit pas seulement en être informé. Il doit y participer.
Page 37

Ambon, surplis, patène, ciboire, étole ont perdu toute signification, de même bréviaire ou ostensoir, offertoire, ordinaire (de la messe), magistère ou droit canon. Quelle différence entre un prêtre et un diacre, un évêque et un archevêque, une cathédrale et une basilique, une canonisation et une béatification ?

Par dizaines, des termes solidement arrimés au vocabulaire de l'Eglise sont devenus sujets à caution sémantique dans toutes les couches de la population. Mis à part quelques mots techniques propres à la caste des prêtres et à leur entourage, la plupart des autres termes cités ci-dessus appartenaient bien, jadis, à la culture commune. Officiellement, leur usage n'est pas tombé en désuétude. Mais ils n'ont aujourd'hui plus de sens parce qu'ils ne résonnent plus au coeur de la vie quotidienne des habitants d'Occident. Leur évocation ne renvoie plus à l'expérience, à la pratique, au concret.

Le commun des mortels en a perdu le sens premier, mais sait qu'une icône est une petite image numérique qui s'affiche sur son ordinateur. Que le confessionnal est la pièce fermée dans laquelle les "lofteurs" sont invités à confier leurs impressions face à une caméra. Que les baptêmes sont pratiqués par le monde étudiant. Ou que tous les Français communient avec l'actualité lors de la « grand-messe » du 20 heures... Mais peut-on encore là à parler de culture religieuse ?
Pages 60 et 61

Pour la première fois en Occident depuis plus de 1500 ans, voilà que voyait le jour une génération dont une grande part n'avait pas connu d'immersion culturelle religieuse concrète. Bon nombre de ces jeunes n'avaient pas vu leurs parents pratiquer le culte, ni n'avaient entendu parler de foi et de croyances, si ce n'est par ce qu'en disaient les médias.

Cette génération-là est in-culte de toute connaissance religieuse pratique.

Dans tous les pays occidentaux, la génération de la fin du XXe siècle s'est retrouvée dans la même situation : celle d'une incompréhension existentielle des composantes de la culture liées à l'expression religieuse. Pour la plupart de ses membres, cet état peut être assimilé à un véritable analphabétisme religieux. De l'héritage religieux classique, ils ne possèdent ni les lettres, ni les mots, ni la langue. Les jeunes ne comprennent plus cet alphabet. Et, dans son état actuel, ils ne voient pas l'utilité de se mettre à l'apprendre. Ce qui ne veut pas dire que les jeunes ne sont pas en recherche, bien au contraire.
Pages 62 et 63

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