Cyberthéologie - Penser le christianisme à l'heure d'Internet

cybertheologieCyberthéologie
Penser le christianisme à l'heure d'Internet

par Antonio Spadaro, sj

 Si internet modifie nos modes de vie et de penser, reste-t-il sans impact sur la manière de vivre et de penser le christianisme ? Telle est la question à laquelle l'auteur répond en identifiant les défis lancés par internet au langage religieux. Il ne s'agit pas seulement de mettre cette technique au service de la foi mais d'en saisir le sens profond dans le projet de Dieu. La cyberthéologie est ainsi définie comme une tentative de penser la foi dans la logique du net. La tâche de l'Eglise consiste à élaborer une réflexion théologique sur une nouvelle réalité qui, favorisant un espace de communion, conduit l'humanité à son accomplissement.

En conclusion, l'auteur montre que le concept de noosphère inventé par Teilhard peut aider les chrétiens à relever ces défis. Pour ce savant jésuite, le monde apparaît comme un grand réseau interconnecté qui tend vers un point de salut.

Invitation est lancée aux chrétiens à poursuivre la réflexion sur cette réalité qui affecte leur foi.

Antonion SPADARO, s.j. est docteur en philosophie et en théologie, et diplômé en communication. Fondateur et président de la Fédération BombaCarta, laboratoire pour la création littéraire, il est également professeur à l'Université grégorienne et directeur de la revue Civiltà Cattolica où il traite surtout des questions de littérature ainsi que de l'anthropologie et de la théologie des nouvelles technologies de la communication.

Editions Lessius
24, boulevard Saint-Michel, 1040 Bruxelles
www.editionslessius.be
Diffusion : cerf
ISBN: 978-2-87299-248-5


Quelques extraits significatifs:

Le web n'est plus un instrument, mais un "milieu" dans lequel nous vivons...

Si les chrétiens réfléchissent à internet, ce n'est pas seulement pour apprendre à bien "l'utiliser", mais parce qu'ils sont appelés à aider l'humanité à comprendre le sens profond du net lui-même dans le projet de Dieu: non comme instrument à utiliser, mais comme lieu à "habiter".

... un des plus grands défis, particulièrement pour ceux qui ne sont pas des "natifs digitaux", est de ne pas voir dans internet une réalité parallèle, c'est-à-dire séparée de la vie de tous les jours, mais un espace anthropologique interconnecté par la racine avec les autres espaces de notre vie. Au lieu de nous faire sortir de notre monde pour sillonner le monde virtuel, la technologie a fait entrer le monde digital dans notre monde ordinaire. Les médias digitaux ne sont pas des portes de sortie de la réalité, mais des "prothèses", extensions capables d'enrichir notre capacité à vivre les relations et à échanger des informations. (p. 15)

L'Eglise est naturellement présente là où l'homme développe sa capacité de connaissance et de relation; l'Eglise a depuis toujours dans l'annonce d'un message et dans les relations de communion deux piliers fondateurs de son être. Voici pourquoi internet et l'Eglise sont deux réalités destinées "depuis toujours" à se rencontrer. (p. 20)

Quand nous avons à faire avec l'ordinateur et les fichiers de types divers, aujourd'hui, nous utilisons continuellement des mots comme "sauver", "convertir", mais aussi "justifier": sauver un document de texte, convertir entre divers types de format électronique, justifier sur la page à gauche ou à droite. Ces trois mots sont très familiers aux théologiens et derrière ceux-ci il y a une intuition importante, non pas simplement liée à une manière de "dire" la foi, mais peut-être aussi de "la penser". (p. 27)

Que signifie sauver un fichier de textes ou une photo à peine modifiée avec un programmez adapté? Sauver quelque chose dans le monde digital signifie la sauver de l'oubli, de l'effacement. Sauver au sens théologique signifie la sauver de la damnation, de la condamnation. Le pardon est le salut d'une condamnation. Salut et pardon sont des termes qui s'appellent l'un l'autre. Le salut digital, le "sauvetage", est par contre exactement l'opposé de l'effacement. Si un fichier est sauvé, tout, même les erreurs restent fixées, non oubliées. Le sauvetage digital efface l'oubli, précisément. Et aujourd'hui le net est devenu le lieu où l'oubli est impossible, le lieu où nos traces restent potentiellement ineffaçables. Si nous voulions nous réinventer une nouvelle vie, les traces de notre passé seraient toujours là à la portée du voisin. (p. 28)

Aujourd'hui plus que jamais surtout on comprend mieux que le pardon ne coïncide pas du tout avec l'oubli, et que le pardon authentique est une intervention qui transcende mon histoire et échappe au système de mes possibilités puisqu'il est fondé sur l'altérité de Dieu. Dans un monde où "mon péché est toujours devant moi" (Ps 51,5) et tout est sauvé digitalement, comment peut-on concevoir le salut religieux? (p. 30)

Il faut considérer la cyberthéologie comme l'intelligence de la foi au temps d'internet, c'est-à-dire la réflexion sur la possibilité de penser la foi à la lumière de la logique du net. On se réfère à la réflexion qui naît de l'interrogation sur la manière dont la logique du net, avec ses puissantes métaphores qui travaillent non seulement sur l'intelligence mais aussi sur l'imaginaire, peut modifier l'écoute et la lecture de la Bible, modifier aussi la manière de comprendre l'Eglise et la communication ecclésiale, la Révélation, la liturgie, les sacrements: les thèmes classiques de la théologie systématique. La réflexion est des plus importantes car il est facile de constater qu'internet contribue de plus en plus à construire l'identité religieuse des personnes. (p. 33)

... il est nécessaire de commencer à penser le net théologiquement, mais aussi à penser la théologie selon la logique du net. Et la première question est la suivante: quelle foi trouvons-nous dans l'espace anthropologique qu'est le net? (p. 35)

En réalité aujourd'hui la "recherche" est une des pratiques les plus vécues sur le net. La religiosité s'en trouve impliquée. Comment sera la recherche de Dieu aux temps des moteurs de recherche? En frappant sur Google le mot God ou aussi religion, Christ, spiritrualité, nous obtenons une liste de centaines de millions de pages. Sur le net on remarque une croissance de besoins religieux que la "tradition" religieuse parvient difficilement à satisfaire. Les hommes d'aujourd'hui sont enclins sur le net à lire sur la religion, à parler de sujets religieux, à télécharger des textes religieux et des documents, à acheter des objets religieux, faire des recherches portant sur des textes sacrés, faire un tour dans des églises virtuelles, trouver des centres religieux, assister à divers types de prières et de cultes, écouter de la musique religieuse, des homélies, des prières, des témoignages, des discours, participer à des pèlerinages virtuels... L'opinion commune pour laquelle il n'y a plus d'espace pour la spiritualité dans le monde technicisé est clairement démentie. L'homme à la recherche de Dieu aujourd'hui lance une navigation, il utilise des instruments technologiquement avancés: c'est une donnée de fait. Quelles en sont les conséquences?
On peut tomber dans l'illusion que le sacré ou le religieux sont à portée de souris. Le net, précisément parce qu'il est capable de tout contenir, peut facilement être comparé à une sorte de grand supermarché du religieux, où il est possible de trouver n'importe quel type de "produit" religieux avec une grande facilité: depuis les réflexions les plus sérieuses et valables jusqu'aux religions qu'une personne qui s'ennuie s'invente par jeu. Chacun peut puiser dans le net non pas en fonction de réelles exigences spirituelles, mais en fonction de besoins à satisfaire. On s'imagine à tort que le sacré reste à disposition d'un consommateur au moment où se manifeste le besoin. (pp. 40-41)

Le common est un espace connectif public comme, par exemple, une place, un jardin public... L'Eglise ne peut se réduire à un espace public, un common où les gens se réunissent au nom du Christ, mais c'est le lieu d'un appel, d'une vocation qui peut même dépasser les limites d'une réelle, pure et simple volonté d'agrégation. Si les relations sur le net dépendent de la présence et du fonctionnement efficace des instruments de communication, la communion ecclésiale est radicalement un don de l'Esprit. L'action de communication de l'Eglise trouve dans ce don son fondement et son origine. (p. 64)

Le problème de l'autorité de l'Eglise et des médiations ecclésiales au sens plus général ... naît du fait qu'aujourd'hui internet permet la liaison directe avec le centre des informations, sautant toute forme de médiation visible. En soi, ceci est un fait positif, parce qu'il permet de puiser des données, des nouvelles, des commentaires à la source, en sautant toute forme de passage intermédiaire, et le tout en temps réel. Nous pensons à la possibilité de trouver des documents officiels du Saint-Siège, par exemple. D'autre part, la foi n'est pas faite uniquement d'informations, et l'Eglise n'est pas une pure "émettrice". Elle est le lieu de témoignage vécu du message qui annonce qu'"il ne s'agit pas de transmettre des notions abstraites, mais d'offrir une expérience à partager". (p. 67)

 En 1997, Stephen C. Rose commença à mettre online le texte d'une cybereucharistie. Il s'agissait d'un pur texte qui exigeait de la personne qui y participait de s'asseoir devant son ordinateur, de lire à haute voix le texte et d'avoir avec soi du pain et du vin à boire et à manger au moment voulu. Evidemment il s'agissait de quelque chose de tout à fait étranger à ce que nous entendons par "liturgie", ne possédant aucun des éléments propres à cette expérience et ne prévoyant pas la moindre forme d'interactivité et de partage.... Le document Eglise et internet du Conseil Pontifical des communications sociales a été on ne peut plus clair: "La réalité virtuelle ne remplace pas la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, la réalité sacramentelle des autres sacrements et la participation au culte dans une communauté humaine faite de chair et de sang. Il n'y a pas de sacrements sur internet; et même les expériences religieuses qui y sont possibles par la grâce de Dieu ne suffisent pas si elles sont séparées de l'interaction dans le monde réel avec d'autres perspectives de la foi." (pp. 100 et 101)

Sous nos yeux l'humanité tisse son cerveau. Demain, par approfondissement logique et biologique du mouvement qui la contracte qui sait si elle ne trouvera pas son coeur. Ce coeur sans lequel ses puissances d'unification ne pourraient jamais se déchaîner pleinement.
Ainsi, penchant vers l'eschatologie, la pensée teilhardienne déplace les accents mêmes de la réflexion théologique sur la "logique" propre à internet. L'intuition théologique entrevoit et manifeste une attraction magnétique qui part de la fin et de l'extérieur de l'histoire et qui rend raison et valorise tous les efforts de l'interaction entre les esprits humains dans les réseaux sociaux de plus en plus complexes et qui non seulement n'excluent pas l'individualité, mais au contraire l'exaltent. Internet devient une étape du chemin de l'humanité mis en mouvement, sollicité et guidé par Dieu. En ce sens Teilhard donne une signification de foi aux dynamiques propres à l'espace anthropologique qu'est internet, lequel dès lors peut être compris lui aussi comme faisant partie du seul milieu divin, cet unique "milieu divin" qui est notre monde. (pp. 137-138)

 

Informations supplémentaires